Médecins et climat
Sécheresse en 2003 à l'Ile de Ré
crédit : notre-planete.infoEn partenariat avec le Réseau perception du climat, nous vous proposons de découvrir le compte-rendu d'un séminaire "Médecins et climat" qui s'est tenu à Paris le 17 février 2005 :
Trois invités à ce séminaire
Jean Pierre Besancenot, géographe, DR au CNRS, responsable du GDR Climat et santé et auteur de plusieurs ouvrages sur la question
Bernadette Murgue, médecin, chargée de mission au département Sociétés santé de l’IRD
Alain Epelboin, médecin et anthropologue au MNHN
Aujourd’hui il semble admis que le climat a un lien avec la maladie ou les maladies. Tout le monde parle de maladies « tropicales », soignées dans des services spécialisés, ce qui signifie que certains seuils thermiques, certaines saisons sont favorables au développement de maladies spécifiques. De même, il est admis que le climat a des conséquences sur l’état de santé des individus, certaines législations, comme en Egypte, considérant par exemple que lorsqu’un délit est commis par temps de sirocco, le prévenu doit bénéficier de circonstances atténuantes. A quand peut-on faire remonter ce lien climat/santé, quelle forme a-t-il pris, où en sommes-nous aujourd’hui ?
Le temps plus que le climat
Les hommes ont toujours eu l’instinct d’espaces plus favorables (ou défavorables) à leur santé. Dès Hippocrate, alors que le climat n’est pas défini comme nous l’entendons aujourd’hui, qu’il n’y a pas de moyens de mesurer le temps météorologique, cette intuition empirique existe. Jusqu’au XVIIIe siècle, en Occident, dans l’ignorance de la science arabe, les connaissances ont peu évolué.
Il est possible de considérer que le dernier tiers du XVIIIe siècle a marqué un tournant. Sous l’impulsion de Vicq d’Azyr et des médecins de la Société royale de médecine, une grande enquête va être entreprise en France. Elle consiste à réaliser trois fois par jour des relevés météorologiques dans les hôpitaux selon les méthodes du Révérend Père Cotte en même temps que de noter le nombre de décès et leurs causes. Ainsi est né le premier réseau météorologique qui sera exploité de 1776 à 1835-40, au plus selon les villes. Il fournit des « Observations médico-météorologiques » d’échelle locale (le quartier d’une ville au plus) qui auraient du être synthétisées ultérieurement. Mais cela n’a jamais été fait.
Le réseau est lourd à gérer et les médecins s’en désintéressent peu à peu, ce qui va permettre en 1852 la création de la Société Météorologique de France, composée à l’origine de 130 membres mais seulement 17 médecins. Ensuite en 1878, l’Observatoire de Paris créera le réseau français de stations d’observation météorologique totalement indépendamment de toute préoccupation médicale.
Le climat dans les études et pratiques médicales du passé
En France, les liens entre climat et santé sont toujours restés moins interrogés que dans les pays germaniques. La climatothérapie a longtemps consisté à envoyer les phtisiques dans les villes d’eau ou en moyenne montagne (altitude inférieure à 1200 m). Ces pratiques étaient totalement indépendantes des observations médico-météorologiques, qui servirent au milieu du XIX e siècle, à faire quelques calculs rudimentaires sur le saisonnalité et la mortalité et sur la saisonnalité et certaines maladies, en particulier par Bertillon. Lorsque vers 1860, la question de l’efficacité des cures est réellement posée, les résultats ne sont pas très favorables à ce type de traitement. Aller à Arcachon ou à Menton augmente la mortalité… en partie à cause des fatigues du voyage !
De toute façon, la révolution pastorienne a fait prendre conscience de l’existence d’autres facteurs. Et la question peut se résumer dans cette interrogation : « Est-ce que celui qui croit aux microbes peut encore croire au climat ? »
Avec le colonialisme, la question se posera dans des termes différents puisque la réflexion portera plus simplement sur la possibilité d’implantation durable de l’homme blanc dans les pays chauds intertropicaux. La Société de pathologie exotique, fondée en 1908, insistera sur les maladies parasitaires, leurs saisonnalité et l’implication des vecteurs dans la transmission de ces maladies, revisitant à la lumière des connaissances nouvelles des idées du XIXe siècle.
En 1920, un enseignement de climatologie est toujours indispensable à la formation de tout médecin, qui passe un examen de climatologie en cinquième année. Chaque université à une chaire spécifique. A partir des années 1930, le sujet est de moins en moins abordé. Pourtant, parait en 1934, le Traité de climatologie biologique et médicale écrit par Piery qui, même s’il insiste beaucoup sur la tuberculose, reste le grand ouvrage en français sur la question. En 1939, il n’y a plus que 28 chaires universitaires et 3 aujourd’hui (Nancy, Rennes, Marseille).
L’idéologie fasciste, associée à une obsession d’élimination des courants obscurantistes très anciens dans toutes les sciences, contribueront à l’abandon de toute recherche sur ce thème pendant une période d’au moins trente ans. L’influence du climat sur la santé admise sous les tropiques ou dans les régions polaires est niée en zone tempérée. Encore, dans les années 1970, des médecins fourniront des données à des climatologues à condition de ne pas être nommés dans les publications, car montrer de l’intérêt pour l’influence climat/santé aurait pu nuire à leur carrière.
Les pouvoirs publics, par le biais du changement climatique seront demandeurs d’éléments nouveaux sur le sujet et vont permettre un regain d’intérêt pour ces thématiques, phénomène que l’on peut dater de la fin de la décennie 1980.
Le climat : condition nécessaire mais non suffisante d’une épidémie
L’étude des épidémies montre que l’apparition de certaines maladies est certes saisonnière (chaude et/ou pluvieuse) mais que les conditions de propagation sont multifactorielles. Le lien climat/maladie est souvent surestimé.
Des maladies considérées comme « tropicales » ne le sont pas exclusivement. Par exemple, la dengue, fit des ravages en Chine en 900. La première épidémie argumentée eut lieu à Philadelphie en 1880, puis celle de Grèce en 1927 a été bien étudiée. Le vecteur de la dengue un moustique de la famille Aedes était bien présent dans le bassin méditerranéen jusque dans les années 1950. Ce n’est donc pas une maladie exclusivement tropicale. La chaleur estivale des latitudes moyennes peut permettre le développement des vecteurs, d’autant que ceux-ci s’adaptent en entrant en dormance pour passer l’hiver ou bien trouvent des sites plus favorables (les égouts urbains par exemple).
Par ailleurs, les vecteurs se déplacent ; ainsi des moustiques d’origine « japonaise » se sont-ils retrouvés aux États-unis à la suite d’importation de pneus réchappés qui leur avaient servi de gîte.
Pour un même lieu, il semble que les épidémies soient importantes tous les deux-trois ans seulement, durée nécessaire à un renouvellement de la population.
Enfin, beaucoup de maladies dites « tropicales » sont des maladies du développement. Une épidémie de paludisme, fit 600 000 morts dans les pays du pourtour de l’Arctique en 1923, et il y eut alors 16 millions de cas en Europe. Au début du siècle, on rencontrait la maladie à plus de 1500 m d’altitude. La disparition du paludisme dans ces régions tient à l’usage, fort décrié depuis, du DDT pour éliminer les anophèles des milieux marécageux et à l’augmentation du niveau de vie, etc. Quelques cas de transmission locale à Berlin et au Canada se sont produits depuis, à partir de personnes ayant voyagé sous les tropiques mais ils n’ont pas engendré d’épidémie. Les médecins savent la contenir ; elle ne pourrait revenir qu’à la faveur de détériorations très importantes des conditions économiques et sanitaires d’un pays.
Le meilleur exemple de l’importance du genre de vie dans le cas d’épidémies survenant dans des conditions climatiques comparables peut être donné par la dengue à la frontière mexicano-américaine. Lors d’une épidémie, il a été recensé 20 000 cas au Mexique et seulement 60 aux États-unis. Alors que le nombre de moustiques est plus important aux États-unis, les mexicains qui vivent plus volontiers dehors, fréquentent des lieux publics plus longtemps le soir sont plus exposés que les américains dont la maison, le bureau et la voiture sont climatisés et qui restent peu à l’extérieur.
Le climat, ce n’est pas que la température ou la pluviométrie, le climat ce n’est pas tout l’environnement
L’étude des épidémies de méningite aussi bien en Afrique sahélienne qu’en Europe a montré le rôle important joué par le vent, à condition que celui-ci soit chargé de poussières. Les lésions créées sur les voies aériennes supérieures par le sable, la poussière de sol ; ou la pollution particulaire permettent la pénétration des méningocoques dans l’organisme humain.
Les épidémies de grippe concomitantes en Europe et dans l’est des États-unis ne doivent rien à la rigueur de l’hiver (d’ailleurs toujours opposé de part et d’autre de l’Atlantique) mais bien aux transports aériens. Et si la corrélation entre les anomalies de températures de l’eau du Pacifique sud et le nombre de grippés en France est positive, il ne s’agit que d’une co-variation, fruit du hasard ; aucun lien climatique, même différé, n’ayant jamais pu être observé entre El Nino Oscillation Australe et les températures d’hiver.
Le changement climatique est souvent mis en avant pour expliquer l’apparition (ou réapparition) de maladies. Tel fut le cas aux États-unis à propos de l’épidémie de West Nile. La maladie a été reconnue en Ouganda en 1939. De l’Afrique, via l’Europe, le virus est passé en Amérique du nord par des oiseaux et des moustiques. Là bas, il a entraîné la mort d’un très grand nombre d’oiseaux. Ces morts ont hâtivement été médiatisées et reliées au « global warming »…
De même, le réchauffement planétaire ne devrait pas, comme cela a été repris par la presse, s’accompagner de la réapparition du paludisme à plus de 1500 m d’altitude dans les montagnes des pays riches.
Certains sites Internet annoncent ainsi de nouvelles géographies des maladies, associées au réchauffement « anthropique » manipulant ainsi la peur en s’appuyant sur l’extension d’idéologies apocalyptiques et même sur la montée en puissance de l’application du principe de précaution à tous les risques.
Une demande sociale de prévisions médico-météorologiques
En France, des travaux de suivi sont réalisés département par département grâce à des modèles afin de donner l’alerte à la mise en suspension dans l’air de divers pollens. L’efficacité des traitements nécessite des prises anticipant l’apparition de plusieurs semaines.
De même, les bases de données départementales permettent d’anticiper les risques d’infarctus du myocarde. Par exemple, certains types de temps froids avec gel conjugués à une forte pollution atmosphérique multiplient par deux les risques chez les hypertendus fumeurs.
Et pour conclure, la canicule : cas d’école ?
L’exemple de la canicule de 2003 a montré le peu d’écho que pouvaient avoir des travaux de chercheurs même dans des équipes associant médecins et spécialistes des sciences sociales, puisque leurs publications annonçant une surmortalité probable lors d’épisodes de fortes chaleurs n’ont été lus qu’après... La canicule a montré l’hétérogénéité des vulnérabilités : la part du seuil bio-critique des individus selon leur lieu habituel de vie (écarts de près de 20°C entre le nord et le sud de l’Europe), le poids des facteurs sociaux et de l’urbanisme. La médiatisation des 15 000 décès a également souligné les différences avec le passé. Les 15 000 décès de la canicule de 1911 ont été totalement oubliés et les 6 000 décès de celle de 1976 n’avaient alors donné lieu qu’à une ligne et demie dans le journal Le Monde ! De même, on a passé sous silence le fait que tout mois de janvier de n’importe quelle année fait plus de décès que le mois d’Août 2003. Actuellement, la surmortalité saisonnière d’hiver est la conséquence de l’usage des antibiotiques, qui permettent de survivre aux infections estivales. Lorsqu’ils étaient inconnus, la mortalité était plus élevée en été. Mais les simulations permettent de penser qu’en cas de hausse des températures de 3°C les étés redeviendraient plus meurtriers que les hivers…
auteur : Réseau perception du climat